Assez périodiquement, je replonge avec délice dans les trésors musicaux de la Nouvelle-Orléans, tout simplement, parce que c’est là que tout a commencé (ou presque). Après quelques saines lectures récentes, je me suis penché sur le cas de Harry Connick Jr. Allez, je vous emmène.

J’ai longtemps gardé un a priori sur Harry Connick Jr., sans jamais vraiment chercher à le connaître. Les a priori, après tout, ne sont jamais très malins. L’image extérieure souvent rendue – et qu’il n’a jamais reniée – est celle du crooner beau gosse un peu lisse, héritier d’un créneau laissé vacant par Sinatra, et qui nous propose de jolis albums de Noël, consensuels à souhait. Cette image n’est pas totalement fausse, mais elle reste surtout très réductrice.
Élève d’Ellis Marsalis, ce natif de la Nouvelle-Orléans a grandi dans une famille mélomane. Il a débuté aux côtés de Delfeayo Marsalis, Ron Carter, Ray Brown… Autant dire qu’il a toute la légitimité pour diriger un big band et le faire swinguer avec panache. Son amour pour sa ville et sa culture est réel. Sa musique d’une part ne se réduit pas à cela, et d’autre part, quand elle y vient, elle le fait avec un profond respect de la tradition.
Alors trois albums pour illustrer cela. Commençons par She, sorti en 1994. À une période à laquelle il avait parfaitement établi son image de crooner – depuis la révélation de la BO de When Harry Met Sally… – Connick vire funk et rock, et publie un album plongé dans une autre Louisiane, celle du Bayou & New Orleans Funk, déroutant au passage ses auditeurs les plus fidèles. Harry s’appuie sur la rythmique des Meters pour faire sonner des titres qui valent largement le détour – dont le très pop-funk She lui-même. On pense à Dr John, aux Neville Brothers, et l’inattendu est toujours au coin du morceau suivant, comme sur le deep funk groove « meterisé » de Joe Slam and the Spaceship, le swing Second Line de Here Come The Big Parade, ou bien encore l’énergie rock de (I Could Only) Whisper Your Name.
Le retour au big band s’effectue en 1999, avec Come By Me. Et si certains titres sont un peu convenus, plusieurs standards bénéficient d’arrangements savoureux, comme la version marching band de Cry Me A River. Come By Me, le titre, démarre entre boogie et stride, pour finir en groove cuivré à souhait, et la longue version de Love for Sale flirte avec l’esprit de Duke Ellington et un jazz plus moderne. L’album inclut un CD bonus de trois titres qu’on aurait tort de manquer. Il entérine le retour à NOLA avec A Wink & A Smile, Parle Plus Bas et, au piano voix, les deux grands classiques désenchantés que sont St James Infirmary Blues et Just a Closer Walk With Thee.
En 2006, après le passage dévastateur de l’ouragan Katrina, Harry Connick Jr. s’engage pour tenter de faire évoluer les choses. Il joue de sa notoriété pour faire prendre conscience de l’ampleur du désastre : télévision, concert caritatif, et puis un album pour exorciser la douleur et montrer la résilience de la Nouvelle-Orléans. My New Orleans sort en 2007, et reprend en big band, de nombreux standards, soigneusement choisis. De Working In a Coalmine à Yes We Can Can, en passant par Jambalaya ou Hello Dolly, c’est une célébration en fanfare de l’histoire culturelle musicale de la Nouvelle-Orléans.
Sur Oh My NOLA, Connick Jr. rend hommage à Louis Armstrong et Mahalia Jackson, avant de conclure en convoquant le funk des Black Indians avec un Do Dat Thing électrisant. L’album réunit des talents majeurs, comme l’incontournable Troy Andrews — alias Trombone Shorty — et l’un des pianistes les plus brillants de la nouvelle génération néo-orléanaise, Jon Batiste, dont le travail sur We Are (2021) confirme l’étendue de son génie.
Voilà. Comme quoi, la curiosité paye, et bien ! Ces albums se trouvent tous en CD à des prix dérisoires, et il serait donc dommage de s’en priver. Seul She a été réédité en vinyle, mais est devenu un objet de spéculation strictement intouchable. Dommage…
Écrit initialement le 7 février 2023