Interview de Boney Fields lors de la tournée « Just Give Me Some Mo' »

[11 juillet 2026 – 16 h 30] Boney Fields est arrivé tout à l’heure à Sommières. Là, avec son équipe il vient de terminer la balance pour le concert de ce soir dans le cadre du festival Ciné Jazz à la Tour, et j’ai le grand plaisir de pouvoir l’interviewer. Il nous attend, avec son épouse, saxophoniste et manager, Nadège Dumas. Interview en anglais, traduite ici pour vous, et disponible en podcast sur Radio Sommières dans le courant de l’été.

Boney Fields, bonjour. Bonjour Nadège. Merci de me consacrer un peu de temps. Je suis très heureux d’avoir cette opportunité, et nous allons parler de Blues !

Vous avez grandi dans le West Side de Chicago, avec un père guitariste de gospel, c’est bien ça ? Et une mère qui chantait à l’église, mais qui aimait Marvin Gaye, James Brown… Diriez-vous que cette tension entre le sacré et le profane reste encore aujourd’hui la colonne vertébrale de votre musique ?

Eh bien, vous savez, quand j’étais jeune, on s’attendait à ce que je devienne musicien de gospel. Mon père voulait que je chante à l’église, vous savez. Mais je ne sais pas, la soul, le funk, le blues, ça m’appelait, alors j’ai pris une autre direction. Ils n’étaient pas fâchés, du moment que je ne faisais pas de bêtises.

Vous avez commencé à la flûte, vous vouliez jouer de la batterie, mais vous avez fini à la trompette, presque par hasard, parce que l’orchestre de l’école en avait besoin. Avec le recul, j’imagine que vous ne regrettez rien, et que cet accident a été l’une des meilleures choses qui vous soit arrivée.

Eh bien, cet accident… au début, je détestais l’idée de passer à la trompette, parce que, vous savez, quand on débute comme jeune trompettiste, on a cette douleur aux lèvres à supporter pendant environ un an. Une fois qu’on s’y habitue, ça va. En fait, quand j’ai vu Louis Armstrong, ça a complètement changé ma perspective. Quand j’ai vu Louis Armstrong à la tête de l’orchestre, je me suis vu à sa place et je me suis dit : c’est moi, ça. C’est ce que je voulais être. Et c’est ce que je suis devenu.

Vous avez dit que votre section de cuivres de la rue, les « Hired Guns », était la seule à venir vraiment de la rue, contrairement à des groupes plus établis comme les Chicago Horns ou d’autres du même genre. Est-ce que vous retrouvez encore cette énergie de la rue dans votre jeu et dans la façon dont vous dirigez votre groupe aujourd’hui ?

Eh bien, vous savez, je repense encore à ce jeu de la rue et j’essaie encore d’en retrouver l’esprit, mais en vieillissant, je n’ai plus cette même puissance à projeter. Alors, c’est agréable de garder ce rêve qu’on peut encore le faire, mais bon, le temps passe. Alors, on avance simplement vers d’autres choses.

Vous avez joué à la fois sur le circuit noir et sur le circuit blanc, quand vous étiez jeune, dans les années 70 à Chicago. Le public était très différent sur ces deux circuits. C’est une double expérience qui a façonné votre capacité à naviguer entre le blues et le funk.

Eh bien, vous savez, jouer sur le circuit noir, c’était… quand on joue pour un public noir, il faut vraiment assurer le show, se donner en spectacle. Quand on joue pour un public blanc, il accepte plus simplement votre manière de jouer. Si vous jouez bien, vous n’avez pas vraiment besoin d’en faire des tonnes, parce que vous jouez bien. Mais pour moi, combiner les deux fonctionne mieux. Ça apporte plus d’excitation, plus d’énergie au public, vous savez, pour qu’il passe un moment plus agréable. Ou bien on peut voir le concert, ou bien on peut danser dessus !

Parmi les nombreuses légendes du blues que vous avez rencontrées, Lucky Peterson était l’un de vos amis alors qu’il n’avait que 17 ans. Vous êtes restés proches pendant des décennies. Qu’est-ce que cette amitié vous a appris, au-delà de la musique elle-même ?

Cette amitié… en fait, avec Lucky, on était vraiment les meilleurs amis du monde. Quand j’ai rencontré Lucky, il avait 17 ans, moi j’en avais dans les 24 ans, j’étais plus âgé que lui. Mais il avait un tel talent, et il voulait me garder près de lui, et pour une raison ou une autre, je voulais rester près de lui aussi. Alors, tout au long de notre carrière, on en parlait : quand il monterait son groupe, est-ce que je le rejoindrais, tout ça, tout ça. Et je crois que vers 1990 ou  92, j’étais au Canada, je venais de quitter un groupe avec lequel je jouais, celui de Son Seals, et j’avais déménagé au Canada. J’ai appelé Lucky, et Lucky m’a demandé : « T’es prêt ? » Il m’a envoyé un billet d’avion, et je suis parti pour le Texas. C’est là que cette amitié a vraiment commencé. Et ç’a été formidable, vraiment formidable, jusqu’à ce que je reçoive une autre offre.

Vous avez aussi joué avec Luther Allison, et après son décès en 1997, vous avez choisi de rester en France plutôt que de rentrer aux États-Unis, comme l’a fait son fils Bernard. Qu’est-ce qui vous a donné envie de construire une carrière solo ici plutôt que là-bas ?

Eh bien, je me suis dit que j’avais fait tout ce que je pouvais faire aux États-Unis, et que si j’y retournais, je resterais simplement le même trompettiste que j’aurais été de toute façon. La France m’a donné l’occasion de devenir Boney Fields. On m’y a reconnu. Il ne me restait plus qu’à faire mes preuves.

C’est votre compagne, Nadège, qui vous a poussé à enregistrer votre première démo solo, alors que vous n’étiez pas franchement partant au départ. Avec le recul, qu’est-ce que ce passage de sideman à leader de groupe a changé en vous ?

Oui, vous avez raison. C’est entièrement de sa faute. [rires] Mais je suis content qu’elle l’ait fait, je suis content qu’elle m’ait poussé à le faire. C’était un pas un peu effrayant à franchir, vous savez, parce que, avec l’expérience que j’avais eue par le passé dans d’autres groupes, je savais que j’avais des idées, mais être un leader demandait beaucoup plus : de patience, de repères, d’influence, vous savez… il fallait qu’on me regarde comme un modèle, et ça, ça me faisait peur, mais on a fini par me regarder comme tel. Et je crois que j’y suis arrivé, vous savez, les gens me respectent comme artiste, ils regardent mon travail, mes idées, et les trouvent dignes d’intérêt, donc je suis content du résultat. Merci, Nadège.

Alors justement, est-ce que jouer et vivre ensemble [avec votre compagne] a toujours été aussi naturel qu’il y paraît ?

Eh bien, vous savez, il y a des hauts et des bas comme partout ailleurs, mais on arrive toujours à régler nos problèmes et à continuer d’avancer. Je crois qu’au fond, c’est la musique qui nous garde forts, vous savez, ça marche pour nous, et tant qu’on croit en la musique et en ce qu’on fait, on ne s’arrêtera pas avant que ce soit le moment.

Alors, parlons maintenant de l’album « Just Give Me Some Mo’ ». Il a été en grande partie écrit pendant le confinement, un moment où vous ne pouviez pas faire ce que vous aimez le plus, faire danser les gens. Comment cela a-t-il d’abord changé votre manière d’écrire ?

Ça m’a donné le temps de m’asseoir et de me concentrer sur ce que je voulais vraiment dire. Et ce que je voulais dire, c’est que la scène me manquait vraiment. J’avais cette envie-là, alors j’ai cherché un bon groove pour dire aux gens exactement ce que je ressentais. Vous savez, que j’aime tellement la musique, que ça me fait du bien, et j’espère que ça vous fait du bien aussi. J’ai attendu longtemps, mais maintenant, nous sommes de retour sur scène. Voilà, en gros, c’est dans cet esprit-là que je suis parti.

Vous êtes souvent décrit comme quelqu’un de discret, qui s’est longtemps caché derrière son personnage de scène. Le confinement semble avoir brisé cette réserve. Est-ce la première fois que vous vous livrez autant dans vos chansons, dans votre composition ?

Non, j’ai déjà chanté des choses personnelles avant. C’est juste qu’à ce moment-là, vous savez, j’avais plus de temps, puisque je n’avais plus de concerts, tout était à l’arrêt, je devais rester chez moi, j’avais plus de temps pour vraiment me concentrer sur ce que je voulais dire. D’habitude, je me concentre sur ce que j’ai à dire, mais ça se faisait vite, parce que j’avais des concerts à assurer aussi. J’écrivais une chanson, et si elle sonnait bien, ça marchait. Mais je ne me concentrais pas vraiment sur ce que je voulais vraiment dire, comme sur « Just Give Me Some More ».

Il y a par exemple « Back In The Day », qui est un hommage à votre mère ?

Oui, et à toutes les mères.

Ça a été difficile à écrire, ou ça s’est fait naturellement ?

Non, ce n’était pas difficile à écrire, une fois que je me suis assis et que j’y ai réfléchi. Ma mère a fait tellement de choses. J’ai six sœurs et deux frères, en fait trois frères, un en dehors de la famille. Et, vous savez, en grandissant, je voyais ma mère se lever et aller travailler tous les jours, deux emplois, puis rentrer à la maison, nous préparer à manger, nous envoyer à l’église, et, vous savez, nous garder toujours bien habillés, nous neuf. Elle a fait ça pour nous neuf. Et mon père, lui, n’était pas là. Vous savez… En fait, pourquoi ? Je ne vais pas vous dire pourquoi, mais ce sont des choses qui arrivent.

« Cross My Heart » est un hommage à James Cotton, l’un de vos premiers chefs d’orchestre, votre ancien patron. Qu’est-ce qu’il vous a appris que vous n’avez peut-être jamais dit, ou que vous ressentez ?

Eh bien, on avait un dicton à propos de James Cotton, vous savez, tous ceux qui étaient dans ce groupe, on nous appelait les « James Cotton Be Like ». « Be Like », ça veut dire qu’on voulait lui ressembler, parce qu’il avait le sens du show, le charisme, il rendait tout le monde heureux. Et c’était un grand gaillard costaud. Mais quand il montait sur scène, waouh, waouh ! Ça vous pousse à être un meilleur artiste aussi, parce que vous voulez faire partie du spectacle. Vous le voyez jouer, alors vous voulez donner le meilleur de vous-même pour être à la hauteur du spectacle qu’il veut donner. C’était formidable, vraiment formidable, à cette époque.

Sur cet album, vous avez travaillé avec Sébastien Danchin comme directeur artistique, et aussi avec Hervé Samb, avec qui vous collaborez depuis quelques années – deux personnes profondément imprégnées, l’une de la culture afro-américaine, l’autre de la guitare blues ouest-africaine. Qu’est-ce que chacun d’eux a apporté à ce disque ?

Eh bien, tous ceux qui m’ont aidé sur cet enregistrement ont apporté leur propre culture, vous savez, qui s’est mêlée au blues, et on a trouvé le moyen de tout mélanger avec beaucoup de percussions, beaucoup de rythme, beaucoup de motifs de guitare et ainsi de suite, et des lignes de cuivres incroyables. Alors, oui, ça me donne envie d’enregistrer toujours comme ça, avec des musiciens de cultures différentes, pour avoir un regard différent sur la façon dont la musique se propage.

Sébastien a même écrit un titre pour l’album, non ?

[Nadège] Non, non. En fait, Sébastien a écrit une chanson, mais à l’origine pour un autre artiste, et Boney a simplement décidé de la reprendre, avec son accord bien sûr, pour la réarranger un peu et la faire sienne.

Le titre « Just Give Me Some More » sonne presque comme une exigence, juste après une période où la scène vous a été refusée. Est-ce un cri de colère, ou une promesse faite à votre public ?

C’était simplement pour faire savoir au public qu’on était de retour. On est de retour, et on revient plus forts. Et vous savez, beaucoup de gens se souviennent de mon ancien groupe, The Bones Project, et dans beaucoup de salles où on joue, on essaie encore de nous reconnaître comme le Bones Project. Et je leur dis, je leur dis : non, ce n’est pas le Bones Project, c’est le BFB, le Boney Fields Band.

Et il y a ce clip qui rend hommage au célèbre Soul Train.

Oui, oui, oui, vous avez vu ça, hein ? [rires] Ouais, vous savez, je voulais retrouver l’esprit de la vieille école, retrouver la vieille école, où, vous savez, la tenue, le look, le style et la classe comptaient – c’est une question de classe, plutôt que, vous savez, ce qu’on voit dans les clips aujourd’hui. Je ne vais même pas m’étendre là-dessus, mais vous voyez ce que je veux dire.

C’était un très beau visuel. J’ai vraiment aimé le clip.

[Nadège] Ça a demandé beaucoup de travail, mais ça en valait la peine. Il y avait énormément à faire en trois jours, mais c’était formidable.

Cette tournée dure maintenant depuis un moment autour de cet album. Qu’est-ce qui a changé dans votre façon d’interpréter ces chansons sur scène, par rapport au tout premier concert après la sortie ? Est-ce que ça a évolué ?

À chaque fois que je l’entends, j’essaie d’y trouver quelque chose de différent, pour le faire un peu mieux. Vous savez, à chaque concert, j’essaie de garder la même base, mais j’essaie d’imaginer ce que je pourrais encore faire avec ce morceau, vous voyez ? C’est… je ne sais pas, je suppose que c’est ce que fait un artiste : une fois qu’il a créé quelque chose, vous savez, est-ce que je peux encore l’étirer, qu’est-ce que je peux encore lui apporter pour le faire ressortir davantage ? Voilà où j’en suis pour l’instant.

Vous avez joué dans des festivals très différents, de Jazz à Vienne à Madagascar ou en Tunisie. Est-ce qu’une même chanson vit différemment selon le public, et peut-être selon le continent ?

Même effet, même réponse ! Vous savez, le public change, mais à chaque fois qu’on joue certains morceaux, ça produit toujours un certain effet sur les gens, et j’en suis tellement heureux, de toucher les cœurs comme ça.

Vous avez dit que l’envie de jouer ne vous quitte jamais, et que trop de temps loin de la scène, c’est comme être en prison. Après cette longue tournée, avez-vous déjà hâte de retourner en studio, ou la scène reste-t-elle ce dont vous avez le plus besoin ?

La scène reste toujours ce dont j’ai le plus besoin, mais je ne vais pas retourner en studio pour faire tout un album. Je me concentre plutôt sur le choix du bon single à sortir ensuite, plutôt que de travailler sur le prochain album complet. Je ne pense pas qu’il faille sortir un album entier à chaque fois. Parfois, un seul morceau suffit.

Vous êtes en tournée en France avec un groupe qui vous accompagne depuis des années maintenant. Est-ce que cette stabilité au sein du groupe vous permet d’explorer de nouvelles directions musicales, ou au contraire d’affiner un son déjà bien établi ?

Vous savez, le groupe que j’ai maintenant m’accompagne depuis deux albums, alors ils sont plutôt habitués à mes idées. Donc oui, j’ai toujours hâte de voir jusqu’où on peut aller, et ce qu’on peut faire. C’est ça, l’un des plaisirs d’être musicien : avoir toujours hâte des prochaines idées qui viennent.

Merci beaucoup Boney, Nadège, pour ce moment. Et à ce soir pour le concert !

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